De la solidarité distante

Carine Adolfini
Masque

Parce que jamais la lumière ne s’éteint …

C’est grâce à notre aptitude à nous relier aux autres, grâce aux liens de réciprocité que l’on existe, et les organes de ces échanges sont la bouche les yeux les mains.
J’ai pu démontrer dans mes recherches sur le mauvais l’oeil 1 que le regard pouvait déborder sur l’autre et le contaminer, l’envie est culturellement ressentie comme virale elle se transmet par le regard. Paradoxalement la notion de voir a toujours été associée aussi à la notion d’être , se voir dans la pupille de l’autre c’est se reconnaître en tant que personne. 
Si regarder l’autre a la même fonction ontologique que se regarder soi même, on prend aussi conscience de soi dans le toucher de l’autre. Chaque fois que je touche mon prochain je réalise ma propre présence au monde. Pourtant se toucher c’est aussi le canal le plus direct pour transmettre la maladie. Dans le contexte actuel, les mains sont alors couvertes de gel hydroalcoolique on efface la « trace » de l’autre on refuse de se mettre dans la peau de l’autre, l’altérité étant devenue synonyme de danger mortel, la peur de la maladie contraint à disparaitre de l’autre.
Le masque nous fait courir le même danger, celui de la perte de la liberté, de l’identité , de l’humanité . Porter un masque, c’est cesser d’être soi, une société s’édifie principalement à partir des échanges verbaux, la parole étouffée dans un masque ne remplit plus sa fonction de lien, le port du masque ainsi désintègre l’ouverture à l’autre, il paralyse le langage et fige l’être dans l’infans, dans ce qui n’est pas construit. Si la mort était dans les yeux elle est désormais aussi dans la bouche… Le risque est de passer de personne à persona 2 , de l’être au masque et du masque au rien…
La crise sanitaire met en relief la communauté de destin et simultanément elle met en intensité la crise de la société qui ne parvient pas a se constituer en humanité. Comment être des solidaires distants ? Partant du fait que « toute chose est en soi même contradictoire »3 , puisque la main console ou contamine, que l’oeil peut être bon ou mauvais et que la bouche rassemble ou maudit, comment une société reposant sur des oppositions fondamentales peut-elle se stabiliser ? L’équilibre réside dans une unique chose : l’intention juste. C’est l’intention qui nous fait basculer dans le tout ou le rien, l’intention, dans l’art par exemple, n’est ce pas ce qui permet de nous effleurer dans l’écart ? II y a davantage de « l’autre » dans la poésie que dans un visage, la musique nous étreint les yeux fermés, une « entente tacite » nous relie à un tableau, une sculpture ou une photo, il reste toujours de la parole dans le silence que le coeur conduit. Si nous mettons de l ’intention dans le regard, dans le geste ou la parole, comme le fait l’artiste dans son oeuvre, alors nous pouvons envisager une interdépendance solidaire et équilibrée.
Ainsi on peut être présent dans l’absence si l’intention est de nous protéger les uns les autres. Il peut y avoir de la sympathie dans l’éloignement, une confiance lumineuse dans les yeux fermés, de la connivence 4 dans la parole qui se retient, du respect dans la main fermée, une lumière transmise, comme un vouloir tenir sa vie et celle de l’autre entre les doigts.  « Les liens imposés sont une charge, les liens volontaires un besoin. La liberté réelle, cordiale, douce, humaine, c’est le devoir dans l’affection »5 Quelque soit le flou qui nimbe les intentions des « personnes » qui nous obligent à respecter ces mesures, si en tant que citoyens nous portons le masque pour l’autre, dans une intention juste , non pas celle qui repose sur la liberté individuelle ou sur son opinion personnelle mais sur la volonté de protéger l’autre, alors il n’est plus le signe d’une disparition de soi mais d’une présence solidaire, la barrière se change en voie (x) , la distanciation se fait trait d’union, reconnaissance.
« Le flambeau rayonne si on l’éteint, si on l’engloutit dans les ténèbres, le flambeau devient une voix, et l’on ne fait pas la nuit sur la parole ; si l’on met un bâillon à la bouche qui parle, la parole se change en lumière, et l’on ne bâillonne pas la lumière » 5

1 L’Ochju, Origine et sens des pratiques symboliques corses
2 Le mot persona vient du latin (du verbe personare, per-sonare : parler à travers) où il désignait le masque, sa polarité de sens fait qu’on peut l’entendre comme tout ou rien.
3 Hegel (Logique)
4 Conivere veut dire « abaisser les paupières ensemble » , c’est le signe de l’entente tacite selon Pascal Quignard (Vie secrète)
5  Henri-Frédéric Amiel ; Journal intime,
6 Victor Hugo, Les Châtiments

 

 

 

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